Françoise n’arrivait toujours pas à croire qu’elle se trouvait à Florence, la perle de la Toscane. Elle était arrivée en début d’après-midi, avec plus de cinq heures de retard. Son train s’était immobilisé plusieurs fois en rase campagne. Comme elle ne parlait pas un mot d’Italien, elle en ignorait la cause. Pannes ou grèves ? Elle tablait plus sur les grèves. Mais, l’essentiel pour Françoise était d’être arrivée à bon port.

            Munie d’un plan, elle s’était immédiatement rendue dans la petite pension, proche de l’église Santa Maria Novella, où elle avait réservé une chambre, via Internet. Après une rapide douche, elle était ressortie, et avait arpenté les rues sans but précis. Elle ne commencerait vraiment la visite de la ville que le lendemain.

            Depuis une dizaine de minutes, elle était assise sur le parapet surplombant l’Arno, Lungarno Acciaioli, son regard suivant les méandres du fleuve, et s’attardant sur la silhouette du Ponte Vecchio.

            Depuis qu’elle avait suivi des cours d’histoire de l’Art au collège, Françoise rêvait de venir visiter cette ville qu’elle considérait comme la capitale des Arts. Avec des copines de classe, elles avaient programmé un voyage en Italie pendant les grandes vacances, juste après avoir passé les épreuves de Français au BAC. Elles voulaient visiter Milan, Florence, Rome et Palerme. Mais seules ses amies y allèrent.

            Françoise était alors enceinte de huit mois. Un accident ! Un stupide accident. Comme Françoise était pudique, elle ne voulait pas de lumière lors de ses étreintes avec Philippe. Elle l’avait cru, lorsqu’il lui avait affirmé avoir mis un préservatif. Mais ce n’était pas le cas. Pour couronner le tout, elle avait continué d’avoir des règles et ce n’est qu’au sixième mois qu’elle s’était rendu compte de sa grossesse.  Par chance, Philippe avait assumé.

            Alors que ses amies étaient sur les pentes de l’Etna, elle, enceinte jusqu’aux yeux, se mariait avec Philippe. Une petite cérémonie des plus simples. Les parents du jeune couple ayant mal accepté la situation.

            En août elle avait donné la vie à un garçon, Anthony. Pas question pour elle de retourner au collège. Philippe continuant ses études de médecine, elle avait du trouver un travail comme hôtesse de caisse dans un hypermarché. 

            Philippe échoua sa quatrième année, et se reconvertit en tant qu’infirmier. Il tint son épouse pour responsable de son échec, ne voulant pas assumer son incompétence.  A ses yeux, elle était responsable, car il ne pouvait pas étudier comme il l’aurait voulu dans leur petit appartement, parce qu’elle ne pouvait pas tout assumer, parce que l’enfant pleurait les nuits. Tout était bon à ses yeux pour en faire incomber la responsabilité.

            Dès lors, leur couple fut bancal. Ils restaient ensemble pour Anthony. Ils se voyaient peu, car Philippe assurait la garde de nuit. C’est probablement cela qui fit que leur union perdura. Lorsque Anthony eut dix ans, le couple songea divorcer, mais Françoise était à nouveau enceinte. Ils se résignèrent, et restèrent ensemble, dans les mêmes conditions. De cette union naquit Jessica

            Leur situation financière s’était considérablement arrangée, mais Philippe avait toujours refusé d’aller passer leurs vacances en Italie. Il détestait les peuples du sud, qu’il considérait comme sales, bruyants, incultes, voir non civilisés. Il imposait donc des vacances, toujours dans des pays plus au nord.

            Un an plus tôt, sans que rien ne l’y prépare, Philippe avait quitté le domicile conjugal, emportant toutes ses affaires. Lorsque Françoise était rentrée de son travail, elle avait trouvé les placards vides, et un mot sur la table de la salle à manger. « La vie ici m’est insupportable. Je pars ! ».  Rien de plus.

            Ce fut un choc pour Françoise, car  il lui semblait que leur couple allait mieux. Dans les semaines qui suivirent, elle s’était cependant rendu compte que tout leur entourage semblait au courant qu’il entretenait depuis plusieurs années une liaison avec une infirmière beaucoup plus jeune, et qui venait de lui donner un autre fils. Jessica, en pleine crise d’adolescence, du haut de ses quinze ans, accusa sa mère de tous les maux, et demanda à aller vivre auprès de son père. Anthony, alors âgé de vingt-cinq ans avait quitté le domicile familial et partageait sa vie avec son amie depuis deux ans déjà.

            Se retrouver brutalement seule à quarante-deux ans avait été assez pénible pour Françoise. En fait, jusque là, elle n’avait jamais été seule. Elle avait vécu avec ses parents jusqu’à l’âge de dix-sept ans, puis avec son mari. Il lui fallut quelques mois pour s’y adapter.

            Jessica lui ayant fait savoir qu’elle irait au Royaume-Uni, comme jeune fille au pair pour parfaire son Anglais pendant toutes les vacances d’été, Françoise avait fait contre mauvaise fortune bon cœur. Puisqu’il en était ainsi, elle ne voyait pas pourquoi elle ne se ferait pas plaisir. Elle avait posé ses vacances pour le mois de juin, et allait pouvoir enfin réaliser son rêve de toujours. Elle n’en avait parlé à personne, sauf à Yvette, une de ses collègues, qu’elle savait être récemment allée dans la ville de Médicis.

            Yvette lui avait été d’un grand secours moral après sa séparation. Etrange amitié que la leur, que tout opposait. Femme libérée, Yvette était une célibataire endurcie, collectionnant les aventures. Elle avait tenté d’entraîner Françoise dans les discothèques et autres boîtes de nuit avec elle, sans succès. Françoise ne pensait pas pouvoir séduire, et d’ailleurs, cela ne l’intéressait pas. Philippe ne lui avait-il pas lancé quelques jours avant leur séparation, qu’elle était nulle au pieu ? Et il avait raison. Elle ne s’était jamais investie réellement dans leurs relations intimes,  car elle se sentait indifférente à la chose. Elle se bornait à faire son devoir conjugal. Attitude qui laissait Yvette abasourdie. Combien de fois lui avait-elle répété de se décoincer et de profiter de la vie ?

            Françoise soupira avant de s’ébrouer. Il fallait qu’elle chasse ses idées noires, pour pouvoir profiter pleinement de son séjour. Elle entra dans une trattoria et goûta à la cuisine locale. Il était à peine vingt et une heures lorsqu’elle rentra à la pension et alla directement se coucher.

            Couchée tôt, levée tôt, telle était sa devise lorsqu’elle voyageait. Sitôt son petit déjeuné avalé, elle s’était lancée à la découverte de la vieille ville. Elle avait passé presque toute la matinée dans la cathédrale Santa Maria DEL Fiore, plus connu sous il Duomo, et son campanile. Elle l’avait mitraillé avec son appareil digital, spécialement acheté pour l’occasion. Elle sourit en pensant à la réaction de Philippe, s’il l’avait vue ! Lui qui traversait tous les endroits touristiques à grandes enjambées, sans marquer le moindre intérêt pour quoi que ce soit.

            Après le déjeuner, alors qu’elle photographiait le Palazzo Vecchio elle entendit quelqu’un lui parler en Italien. Elle se retourna et vit un homme qu’elle jugea de fort belle allure et distingué. Elle répondit maladroitement avec la phrase qu’un ami lui avait enseignée avant son départ :

            - Scusi, non parlo Italiano.

            - Française, n’est-ce pas ?

            - Oh ! Vous parlez Français ? Oui, je suis française, comment avez-vous deviné ?

            - Votre accent. Je parle un peu votre langue. Je vous signalais la silhouette humaine taillée sur le mur de droite.

            - Où ? Ah oui, je la vois !

            - Selon la légende, c’est Michelangelo qui l’a ciselée à l’aveuglette, les mains liées dans le dos.

            - Etonnant !

            - D’où venez-vous ?

            - De Laon.

            - Laon ! Une bien belle ville, avec une extraordinaire Cathédrale du XIIe siècle, si mes souvenirs sont bons.

            - C’est cela ! Vous connaissez Laon ?

            - Uniquement par les livres.

            Ils continuèrent de converser ainsi. Françoise apprit qu’il se nommait Antonio, était âgé de trente-huit ans, et que les Arts étaient sa passion, qu’il enseignait à l’université. Il lui servit de guide, lui montrant quantité de détails qu’elle n’aurait pas vu si elle avait été seule.

            Le soir venu, ils se séparèrent, non sans s’être donné rendez-vous pour le lendemain après-midi, et cela se reproduisit les jours suivants. Antonio se montrait un guide parfait, d’une connaissance             qui semblait inépuisable sur les Arts et l’histoire. Il lui montrait quantité de détails devant lesquels elle serait passée sans les voir.

            Françoise eut une pensée pour son amie Yvette. Elle serait estomaquée de savoir qu’elle venait de passer des heures à bavarder avec un aussi bel homme, sans qu’il n’y ait rien eu d’autre, pas même une allusion discrète Pour Françoise, rien d’étonnant : comment un aussi bel homme pourrait s’intéresser à une femme aussi insignifiante qu’elle, pour la bagatelle ?

            Le jeudi, Antonio lui proposa de faire une petite excursion en voiture au travers de la Toscane, en partant le vendredi après-midi pour ne revenir que le dimanche soir. Françoise n’hésita pas une seconde, se surprenant elle-même de sa témérité. Elle en apprécia chaque moment,  fut rassurée en constatant qu’il leur avait réservé deux chambres à chaque fois.

            Le samedi, après le dîner, ils s’en furent se promener dans les rues sinueuses et pittoresques de Sienne. C’est devant la maison natale de Sainte Catherine, la patronne de la ville, qu’Antonio déposa un baiser sur les lèvres de sa compagne.  Françoise se surprit à le lui rendre.

            Le lendemain matin, il lui fallut un moment pour réaliser d’où provenait le souffle chaud sur sa nuque, et à qui appartenait le bras posé sur elle. Elle était incrédule devant cette réalité. D’une part qu’un homme comme lui ait pu s’intéresser à elle, et d’autre part, qu’elle-même ait pu le laisser aller aussi loin. Elle accusa, en toute bonne foi, le Chianti d’en être le responsable. Ils avaient dû trop en boire. Elle commença à redouter la réaction d’Antonio lorsque celui-ci se réveillerait aux côtés d’une femme aussi insignifiante qu’elle. Elle voulut se lever doucement, pour s’habiller avant qu’il ne se réveille. Lui épargner une horreur au réveil. Mais il ouvrit les yeux lorsqu’elle bougea, lui sourit avant de la resserrer plus étroitement contre lui.

            - T’en vas pas aussi vite, ma belle !

            C’est en amoureux, qu’ils continuèrent leur virée. Ils rentrèrent à Florence. Arrivés à la pension, elle demanda d’avoir une camera doppia, pour que son compagnon puisse rester auprès d’elle. Mais le soir, vers minuit, après l’amour, il la quitta. Il voulait, disait-il, rentrer chez lui, préparer ses cours, et ne pas la réveiller lorsqu’il se lèverait de très bonne heure. Un peu dépite, elle le laissa partir.

            Toute la semaine, il en fut ainsi. Ils se retrouvaient pour le déjeuner, après les cours d’Antonio, et se quittaient vers minuit.

            Françoise se sentait un peu perdue. Elle était attirée par cet homme, surtout sur le plan cérébral. Elle était incapable cependant de dire si elle en était amoureuse. Sur le plan physique, elle devait reconnaître que rien n’avait changé. Elle était toujours aussi peu portée sur la chose, se donnant uniquement pour lui faire plaisir à lui, mais aussi par une sorte d’esprit de revanche sur les infidélités de son ancien mari. Elle ne savait pas encore comment, mais elle lui ferait savoir qu’elle avait eu une aventure en Italie, avec un homme autrement plus beau que lui.

            Le week-end suivant, Antonio lui réserva une autre surprise : il l’emmena à Venise, sa ville natale. C’est de là qu’elle envoya beaucoup de cartes postales à ses proches et ses amis, en faisant également signer Antonio. Ils auraient un choc, feraient quantité de suppositions… Elle n’oublia pas d’en envoyer une à Philippe.

            Ils rentrèrent à Florence le dimanche soir. Françoise avait annulé sa réservation à Rome pour la semaine suivante. Elle voulait rester auprès de son amant.

            Le lundi matin, après une nuit blanche, elle se décida brusquement à partir très tôt pour Fiesole. Elle se rendit sur la Piazza San Marco pour prendre le bus en direction de cette petite ville. Elle voulait photographier depuis le jour se levant sur Florence.

            Elle sourit en entendant les sifflements admiratifs des éboueurs à son intention. Dire que quelques jours auparavant, elle n’aurait pas pensé qu’ils lui étaient destinés. Elle se tourna vers le camion, en leur faisant un signe de la main. Mais elle arrêta son geste, et resta la main en l’air.

            Parmi les éboueurs, elle venait de reconnaître Antonio ! Lui aussi l’avait vue. Il avait changé de couleur, mais n’avait fait aucun geste. Françoise était restée là, sans bouger, un long moment après que le camion ait disparu au croisement.

            Ainsi Antonio n’était pas le professeur d’université qu’il prétendait ! Mais Françoise n’en avait cure ! Elle appréciait cet homme, qu’elle qu’en fut la profession !

            Elle se rendit à leur point de rendez-vous, mais Antonio ne s’y présenta pas. Ni le lundi, ni les jours suivants. Il devait être honteux d’avoir été découvert. Ils n’avaient jamais échangé de numéros de téléphone, il lui était donc impossible de le joindre. Elle tenta bien de retourner à Fiesole, mais n’y retrouva pas les éboueurs.

            Jusqu’au samedi, jour de son départ, elle espéra qu’il viendrait. Vain espoir. Elle quitta Florence, la tête pleine de souvenirs. Ce séjour aurait été une sorte de renaissance pour elle. Elle garderait pour toujours Antonio dans un coin particulier de sa mémoire. Peut-être reviendrait-elle à Florence pour essayer de le revoir ? Pour ne pas s’apitoyer sur elle-même, elle imagina la réaction d’Yvette en apprenant l’escapade amoureuse de sa collègue avec un professeur d’université. Elle ne lui dirait pas l’exacte vérité, Yvette avait beau être une femme libérée, elle n’aurait pas compris que l’on puisse s’attacher à un éboueur, aussi merveilleux fut-il !