24 juillet 2008
Mystères sur sa vie
Déjà enfant, dès le plus jeune âge, Alexandra refusait de mélanger sa vie privée à sa vie scolaire. Elle avait de bonnes copines en classe, mais elle refusait catégoriquement de les voir en dehors de l’école. Si d’aventure elle était invitée par l’une d’elles, elle avait l’excuse facile : elle habitait loin, et ne pourrait s’y rendre facilement. En avançant en âge, elle prétendait devoir s’occuper de ses petits frères, et donc de ne pas avoir de temps libre. Ses petits frères… le plus jeune était son aîné de huit ans.
Alexandra ne pouvait dire pourquoi elle avait une certaine pudeur de leur parler de sa vie privée. D’ailleurs, lorsqu’il fallait faire des rédactions relatives à leurs vies, Alexandra s’inventait une famille, une vie très différente de la sienne. Non pas qu’elle en eut honte, mais elle voulait préserver son jardin secret. Adolescente, alors qu’il fallait faire des fiches personnelles en début d’année, pour chaque professeur, elle travestissait la vérité. Elle omettait de mettre le nombre exact de ses frères et sœurs, et se bornait de mettre « fonctionnaires » pour les professions de ses parents. Aucun de ses professeurs ne sut jamais qu’elle était la fille de diplomates. Sa simplicité était telle que même ses meilleures amies de classe ne devinèrent jamais de quel milieu elle était.
De même, elle refusait de parler de sa vie scolaire. Non pas qu’elle fut une mauvaise élève, bien au contraire. Non, elle estimait qu’il n’y avait rien à en dire. Ses parents devaient attendre les bulletins trimestriels pour avoir une petite idée de sa vie scolaire.
Cette pudeur de parler de sa vie scolaire fut vite interprétée en sa défaveur, par sa famille maternelle. On pensait d’elle qu’elle devait être une cancre de première. Alors, on surenchérissait sur les exploits de ses cousins, exploits le plus souvent fruits de la pure imagination de leurs parents. Roland, âgé de 7 ans, avait démontré que son instituteur était nul, qu’il en savait plus que lui en l’histoire, Christelle était tellement bonne que ses professeurs voulaient lui mettre des notes supérieures au maximum de 20, Paul… que faisait donc Paul, déjà ? Alexandra ne s’en souvenait plus. Elle n’avait jamais vraiment écouté les « exploits » de ses cousins. Elle avait prié ses parents de cesser de dire qu’elle moyenne elle-même pouvait avoir. « De toutes manières, ils ne vous croient pas !» Ils l’avaient écouté, bien que frustrés de ne pouvoir en parler.
Elle fit ses études, sans jamais rien dire de ses ambitions, de ses orientations. Si bien seuls ses parents et sa fratrie étaient au courant de la filière qu’elle avait choisie. L’éloignement géographique de sa famille lui permettait de ne pas les voir souvent, et par conséquent, d’entretenir cette aura de mystère autour d’elle. Peut-être se serait-elle sentie plus proche des membres de sa famille, aurait-elle pu en parler un peu plus.
Cela faisait maintenant plusieurs années qu’elle travaillait, mais, comme lorsqu’elle était enfant, elle séparait ses vies privées et professionnelles. Ses collègues ignoraient tout d’elle, et ses amis, sa famille (en dehors des plus proches) ignoraient sa profession. Elle en parlait de manière succincte, lâchant quelques détails pouvant être interprétés de manières différentes. Au point où on lui attribuait plusieurs métiers, mais aucun ne soupçonnait ce qu’elle faisait réellement.
Alexandra soupira pour se donner un peu de courage. Elle sortit du petit cabriolet, verrouilla les portes, et se dirigea à pas lents vers le restaurant. Ses grands parents maternels fêtaient leurs noces de Platine. Impossible de ne pas venir. Elle aimait beaucoup ses grands parents, mais aurait préféré célébrer ces noces uniquement avec eux, ou plus exactement sans ses tantes et ses cousins.
Allez ! Encore un effort pour se donner le courage d’entrer dans le restaurant, dans l’arène ! Elle s’annonça auprès de la réceptionniste, qui la conduisit vers une salle sise au premier étage.
Elle savait que son arrivée serait remarquée, car elle arrivait probablement la dernière, à cause de son vol. Alexandra pâlit légèrement (camouflé, heureusement, par un habile maquillage) en constatant que toute la famille semblait être réunie, y compris des cousins qu’elle n’avait pas revue depuis une bonne vingtaine d’années. Elle se dirigea tout d’abord vers les héros de la fête, les embrassa, les félicita. Puis alla de table en table saluer le reste de la famille.
Oui, elle était seule, non elle n’avait pas de fiancé ni de cavalier, oui tout allait bien dans sa vie… Sauf qu’elle avait envie de repartir sur le champ, mais cela, elle ne pouvait pas le dire !
Masquant sa déception derrière un grand sourire, qu’elle qualifiait elle-même d’hypocrite, elle se dirigea enfin vers la place qui lui était attribuée, au milieu de ses cousins, plus spécialement de ceux avec qui elle ne s’était jamais réellement entendue.
De suite, elle remarqua que quelque chose se tramait. Leur attitude était étrange, trop polie pour être honnête, aurait dit sa grand-mère. Elle avait remarqué les échanges de regards complices entre les convives. Que lui réservaient-ils ?
Ils commencèrent par parler de tout et de rien, principalement d’eux, de leurs exploits réels ou imaginaires. Alexandra prêtait une oreille distraite. S’esquivait de temps à autres, entre les services, pour aller saluer d’autres convives. Comme à son habitude, elle répondit de manière sibylline sur sa vie, sur sa profession. Elle fut surprise de ne pas les voir insister. Cela ne présageait rien de bon !
Au moment du dessert, Elisabeth prit la parole. Alexandra avait toujours détesté cette cousine, dont elle disait qu’on ne pouvait lui prêter une langue de vipère, car cela aurait été insulter les vipères.
- Alexandra, ton vol s’est-il bien passé ?
- Oui !
- Le personnel de bord était-il compétant ?
- Je pense que oui !
- Tu as bien de la chance ! Les hôtesses et les stewards qui étaient sur le mien ! Je ne vous dis pas ! Nuls de chez nul !
Alexandra nota qu’aucun ne regardait Elisabeth, mais que tous les regards étaient tournés vers elle, de manière indirecte. Donc, ce beau discours qu’entreprenait sa cousine lui était destiné. Pensaient-ils qu’elle était hôtesse de l’air ? Elisabeth continuait de disperser son fiel :
- Enfin ! Mais pour qui se prennent-ils ? D’une part, les stewards, tous des pédés !
- Je me demande ce qui te fait dire cela, et combien le seraient-ils, en quoi cela te concerne-t-il ?
- Mais ? Tu les défends, Alexandra ? Pourquoi ?
- L’injustice et les insultes gratuites me révoltent !
- Après tout qu’importe ! Et les hôtesses, pour qui se prennent-elles ? Ce ne sont que de vulgaires serveuses ! Je vous jure que quand je suis à bord, je les fais trisser ! Elles voient qui est la cheffe ! Moi ! La cliente est reine !
- Elles doivent surtout comprendre qu’elles ont à faire à une gagne petit, qui les jalouse !
- Oh ! Mais regardez moi notre petite Alexandra ! Ma parole, pour réagir ainsi, serais-tu une de ses créatures des airs ?
- Ma chère Elisa-bête, je te répondrai de la même manière quelle que soit la profession que tu attaques ! Sur ce, je vous laisse, je vais à une autre table. J’ai trop entendu de conneries à celle-ci.
Alexandra ne vit pas leurs visages défigurés par des rictus cruels. Ils pensaient l’avoir démasquée, et ils la méprisaient, persuadés de leurs supériorités. Alexandra passa le reste de la soirée à les éviter, et, dès qu’elle le put, prit congé.
Le lendemain, en ressortant de l’agence de location, elle aperçut ses cousins, ceux qui étaient à sa table, pénétrer dans l’aéroport. Que faisaient-ils là ? Elle en était persuadée, ils avaient du découvrir la compagnie pour laquelle elle travaillait. Elle se dissimula pour les observer de loin.
Oui, ils prenaient son vol ! Comme par hasard ! Jamais, en temps normal, ils n’auraient pris un vol pour cette destination. Elle se remémora les propos fielleux de sa cousine. Elle en était certaine : ils espéraient qu’elle soit l’hôtesse qui s’occuperait d’eux, et il lui feraient payer des années de haine.
Alexandra sourit. Ils allaient le payer ! Au propre, comme au figuré ! Les billets en cette période de l’année étaient à plein tarif, les taxes d’aéroport pas données non plus. Leur petite machination allait être une petite fantaisie qui allait leur coûter cher. Et plus encore sur le plan moral !
Sans plus tarder, discrètement, elle se dirigea vers les salles d’embarquement. Le temps qu’ils valident leurs billets, elle serait déjà à bord.
Peu avant l’embarquement, elle prit la liste des passagers et cocha les noms de ses cousins. Elle ajouta manuellement :
« Emmerdeurs professionnels ! Ne prendre aucun égard avec ! Membres de ma famille. Alexandra Coulomb »
L’embarquement commença. Alexandra restait en retrait, invisible des passagers. Elle les vit arriver, avec le visage de personnes en quête d’un mauvais coup. Ils se dressaient sur la pointe des pieds, tentant de l’apercevoir. En vain. Rirait bien qui rirait la dernière.
L’avion s’ébranla. Sur son siège, Elisabeth s’agitait. Elle se retournait fréquemment, se penchait dans l’espoir de voir l’ensemble de la cabine. N’y tenant plus, elle apostropha l’hôtesse qui passait à sa hauteur.
- Mademoiselle ! Dites moi, Alexandra Coulomb n’est-elle donc pas sur ce vol ? On m’avait pourtant assuré que si, et je ne la vois pas !
- Elle l’est !
Pas un mot de plus. La consigne était bien passée. Mortifiée, Elisabeth commenta cette réponse évasive :
- Elle l’est ! Et c’est tout ? Elle aurait pu au moins nous en dire plus ! Bon, alors, où est notre idiote de cousine qu’on la fasse braire ? Elle va trisser, la boniche ! C’est moi qui vous le dis !
L’avion avait maintenant atteint le bout de la piste, et attendait son tour pour décoller.
Tout en regrettant de ne pouvoir voir les visages de ses cousins, sourire aux lèvres, Alexandra prit le micro et, de sa voix chaude, commença à parler :
- Mesdames, mesdemoiselles et messieurs, bonjour, soyez les bienvenus à bord. C’est Alexandra Coulomb, votre commandant de bord, qui vous parle…
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