Comme tous les jours, le club des 4A, comme elles le nommaient, s’était réuni chez Adélaïde. La raison de ce nom était simple : elles étaient 4, et toutes avaient des prénoms commençant pas A. Adélaïde, 92 ans, Agathe 88 ans, Amélie la cadette, 86 ans, et elle, Artémise, la doyenne, 96 ans. Seule Adélaïde vivait dans le bâtiment B, et avait une belle vue sur le bâtiment A, depuis les fenêtres de son petit appartement. Elle était aussi la reine des commérages, qui, depuis des années, observait tout ce qui se passait. Pour être certaine de ne rien oublier, elle écrivait tout sur des cahiers d’école à feuilles quadrillées, avec le plus de précisions possibles : les heures de sorties et de rentrées de chaque locataire, la manière dont ils étaient habillés, qui avait bavardé avec qui, et même les intrigues amoureuses qu’elle soupçonnait. Tout, absolument tout, était consigné. Une fois qu’un cahier était rempli, elle le numérotait, en indiquant les dates de début et de fin, et le rangeait dans la bibliothèque de son salon. Il y en avait des centaines, de quoi faire le bonheur d’un sociologue qui aurait eu l’idée saugrenue de faire une étude sur les locataires de la Résidence Fleurie. Le club des 4A se réunissait, et se délectait de la lecture des derniers évènements depuis que l’on s’était quitté. Leurs imaginations débordantes leur permettant de broder sur le plus simple détail. Deux jours de suite, deux locataires sortaient leurs chiens au même moment ? Une idylle était sur le point de naître. Si le jour suivant, ils ne sortaient pas au même moment, il y avait de la brouille dans l’air, ou un conjoint soupçonneux avait tiré les mêmes conclusions qu’elles... Ce n’étaient pas de la médisance pure, juste le moyen de tromper leur ennui. Seule, Amélie, pouvait se montrer plus calomnieuse, car aigrie par la vie.

Ce jour là donc, dix-huit mois auparavant, quelle n’avait pas été leur surprise de voir un camion de déménagement arriver. Rien n’avait laissé supposer un tel évènement. Elles avaient délaissé la lecture pour observer la façade du bâtiment A, guettant le moindre indice de l’appartement dans lequel cela se passait. Mais aussi pour commenter les meubles que l’on sortait. Depuis peu, Agathe avait un appareil numérique, cadeau de Noël de son petit fils. Il s’avérait fort utile pour photographier le mobilier, que l’on pourrait commenter tout à loisir ultérieurement. Pour Agathe, cela avait été aussi une sorte de revanche, car se sentant inférieure socialement à ses complices, elle avait à présent un domaine qu’elle était la seule à maîtriser : l’informatique, avec un ordinateur portable.

Soudain, Adélaïde, plus aguerrie à l’espionnage du voisinage, s’était écriée :

- Mais ? C’est ce vieux ronchon de Lucien qui s’en va ! Regardez, ils décrochent ses rideaux !

Elles étaient offusquées de ne pas en avoir été informées. Il était arrivé en même temps qu’elles, lorsque la résidence n’était pas tout à fait terminée. Bien qu’ils ne se soient jamais vraiment fréquentés, tout au plus un « bonjour » lorsqu’ils se croisaient, elles considéraient cette attitude comme un grave manquement à l’étiquette. En tant que « voisine du dessus », Adélaïde fut diligentée chez « ce vieux ronchon de Lucien » pour s’enquérir de ce qui se passait. Elle n’aurait qu’à monter jusqu’à son étage, et redescendre ensuite pour demander les raisons de cette agitation. Ainsi, on ne la soupçonnerait pas d’avoir « espionné » et l’honneur du club des 4A serait sauf.

Vingt minutes plus tard, Adélaïde était de retour, se rengorgeant quelque peu de la nouvelle qu’elle allait leur annoncer. C’était rare que ce soit elle qui annonce les nouvelles. Aussi prit-elle son temps pour savourer ce petit plaisir.

« Mesdames, le vieux ronchon de Lucien a déjà quitté les lieux ! »
Un « non ? » collectif, et horrifié, accueilli sa déclaration.
« Mais j’ai pu parler avec l’un des déménageurs, un petit jeune homme charmant, au demeurant... »
Détails qui exaspérèrent Amélie, voulant qu’on aille droit au but :
« Vous a-t-il dit où était parti le vieux ronchon de Lucien ? »

Elles se vouvoyaient. Ils ne leur serait jamais venu à l’esprit de se tutoyer, même si elles se connaissaient depuis près de 40 ans, tout comme elles continuaient de se serrer la main. Tutoiement et embrassades étaient considérés comme trop familiers. Elles se considéraient non pas comme des amies, mais comme des « connaissances ». Il leur avait fallut 35 années avant de laisser tomber le « madame » devant leurs prénoms.

« Il est parti en maison de retraite ! »
Un « oh ! » horrifié et collégial accueilli la nouvelle. A leurs yeux, maison de retraite rimait avec mouroir.

Néanmoins, le départ de « ce vieux ronchon de Lucien » était une bonne nouvelle. Elles ne l’avaient jamais apprécié, simplement parce qu’il ne s’intéressait pas à elles. Pour lui, il y avait deux mondes : celui des hommes, et celui des femmes, que l’on ne mélangeait qu’à but reproductif. Sinon, ces deux mondes n’avaient rien de commun, rien à partager, rien à se dire. Notons que dans la résidence, les hommes le considéraient comme un joyeux drille et nullement comme un vieux ronchon.

Pendant les semaines qui suivirent, le club des 4A put observer, à souhait, les travaux effectués dans l’appartement « de ce vieux ronchon de Lucien ». Tâche facilitée par le fait qu’il était le vis à vis de celui d’Adélaïde, et que toutes 4 avaient de puissantes jumelles. C’est avec satisfaction qu’elles virent les ouvriers enlever le vieux papier peint marron, datant de son installation, et jugé trop masculin, donc sans goût. Mais leur satisfaction fût de courte durée en voyant les peintres se mettre à l’oeuvre :

« Quelle horreur ! Des murs blancs ? Partout ? Mais, on se croirait à l’hôpital ! »

Amélie résumait à voix haute ce que toutes quatre pensaient.

Elles critiquèrent ensuite l’ameublement, résolument moderne. Les quatre femmes étaient désappointées. Cela signifiait que les nouveaux locataires seraient des jeunes. Elles espéraient des personnes plus proches de leurs âges.

Comble de l’horreur, les nouveaux locataires ne semblaient pas vouloir mettre de rideaux aux fenêtres. Seule Adélaïde s’abstint de tout commentaire à ce sujet : l’absence de rideaux lui permettait de mieux voir ce qu’il se passait dans les appartements. Ce pouvait être intéressant !

Agathe, Amélie et Artémises se trouvaient sur un des bancs longeant l’allée menant aux bâtiments lorsque le nouvel habitant fit enfin son apparition. Un jeune homme apparemment seul. Un « gamin » de 25 ans environ, qu’elles jugèrent plutôt beau gosse. Mais un mal éduqué ! Pas un regard vers elles, pas de réponse à leur bonjour. Grossier personnage ! Depuis son appartement - elle n’aimait pas sortir - Adélaïde avait suivi la progression du jeune homme. Dès qu’il eut disparu dans le bâtiment A, elle s’était un peu reculée de la fenêtre, et avait braqué ses jumelles vers l’appartement de « ce vieux ronchon de Lucien » pour être certaine que ce soit le nouveau locataire. Et, effectivement, quelques minutes après, il pénétrait dans l’appartement. Là, elle le voyait mieux.

« Il est quand même mieux que le vieux débris ! Quelle classe ! Quel beau visage !  Mais ? Que fait-il ? Il.... Non !»

Adélaïde rougit jusqu’à la racine des cheveux. Ce petit sans pudeur s’était totalement déshabillé et évoluait nu dans son appartement. Adélaïde était offusquée, mais en même temps, le spectacle la fascinait !

La sonnerie stridente de la porte d’entrée l’arracha à sa contemplation. Pour la première fois de sa vie, elle maugréa contre l’arrivée du reste des membres du club des 4A. Les trois commères se précipitèrent dans l’appartement dès qu’elle leur eut ouvert la porte.

« Alors ? Est-ce bien le nouveau qui vient d’arriver ? L’avez-vous vu dans l’appartement du vieux ronchon de Lucien ? »
« Oui, mais il faut que je vous dise... »
Elle n’avait pas eu le temps de terminer sa phrase que déjà les trois femmes, alignées, pointaient leurs jumelles vers l’appartement d’en face.
« ... Qu’il est tout nu dedans ! »
Agathe s’était déjà retournée, livide, elle se laissa tomber sur le fauteuil le plus proche. Artémise, se retourna à son tour.
« Il faut reconnaître qu’il est bien fait de sa personne, mais quand même ! Il pourrait fermer les volets ! »
« Non mais quelle honte ! Quel sans pudeur ! C’est de l’exhibitionnisme, mesdames, de l’exhibitionnisme je vous le dis ! Positivement scandaleux ! Écoeurant ! »

Celle qui s’exprimait ainsi, était Amélie, qui pourtant, restait à contemple le spectacle. Agathe réclama un petit verre de Porto pour se remettre de ses émotions, qu’elle avala cul sec. Ensuite, comme tous les jours, elles s’assirent autour de la tasse de thé traditionnelle, et entreprirent la lecture du cahier. Mais elles étaient distraites. À l’exception d’Agathe, toutes tournaient la tête régulièrement en direction de l’appartement de ce vieux ronchon de Lucien. Mine de rien. Elles n’auraient pas avoué, même sous la torture, qu’elles se délectaient du spectacle. Elles prétendaient juste vouloir vérifier si l’Impudique s’était enfin mis quelque chose sur les fesses.

Le club des 4A fut fort dépité de voir que le nouveau n’avait mis que ses initiales (J.C.D.V.) sur la sonnette et sa boîte aux lettres. Quel manque de savoir vivre ! Ne pas se présenter d’aucune manière ! Alors, elles le surnommèrent L’Impudique.

La vie avait presque reprit son cours habituel. Presque, car leur réunion journalière avait à présent plus de piment avec les frasques de L’Impudique. C’est qu’il rentrait presque tous les soirs accompagné, mais rarement par la même femme. Adélaïde se délectait de pouvoir décrire les différentes conquêtes de L’Impudique à ses congénères. Ces dernières la jalousaient un peu, car leurs vis-à-vis, à elles, avaient des rideaux ou fermaient leurs volets. Elles n’avaient donc pas grande chose à raconter, en dehors de quelques potins glanés de-ci, de-là. Cependant, Adélaïde se gardait bien de préciser que si elle pouvait aussi bien décrire les conquêtes de l’Impudique, c’est parce qu’elle avait une paire de jumelles à infrarouge, sans quoi, l’appartement plongé dans la nuit, elle n’aurait pas pu être aussi précise. Mais elle s'interdisait bien de regarder ce qu’il se passait dans la chambre.

(à suivre)