En ce beau dimanche après-midi, le soleil aoûtien brillait. Le club des 4a (voir : «  exit ce vieux ronchon de Lucien ») était, comme à son accoutumé, réuni chez Adélaïde, pour la lecture quotidienne du journal que la vieille femme tenait sur son cahier. Journal qui était toujours bien maigre pendant l’été, avec tous les départs en vacances, ou les différentes sorties des habitants de la Résidence Fleurie. Heureusement, cette année, le nouveau locataire, L’Impudique, défrayait leur chronique avec toutes ces frasques.

Elles gardaient les fenêtres grandes ouvertes, pour mieux percevoir les éventuels bruits extérieurs, et se précipitaient sur leurs jumelles dès qu’elles en percevaient un.

Adélaïde se rengorgea. Une fois de plus, son journal allait tenir en haleine les autres femmes. Celles-ci se doutaient d’un évènement bien particulier, car, lorsque c’était le cas, Adélaïde sortait le servie à thé en porcelaine anglaise, qu’elle tenait de sa mère. Elle ne le sortait que pour les grandes occasions. De plus, le plateau avec la carafe de cristal contenant du porto annonçait des nouvelles croustillantes, de celles qui retournaient la fragile Agathe. Ses « connaissances » (elles refusaient toutes le terme d‘« amies ») se demandaient encore, au bout de 40 années, si elle était prude à ce point -après tout, elle avait été mariée ! - pour rougir rien qu’en entendant le mot « sexe », ou si ce n’était pas un prétexte comme un autre pour boire son petit verre de porto.

La chronologie de ce qui s’était déroulé depuis leur départ, la veille, se passa rapidement. Comme on sentait l’ombre du scandale, on épilogua pas comme à l’accoutumé sur le nombre de sacs de provisions qu’avaient rapporté les différents locataires. Adélaïde se resservit de thé, le but à petites gorgées. C’était « Le » signe ! Celui qu’à la reprise de la lecture, on saurait enfin ce qui s’était passé. Adélaïde reprit sa lecture, lentement, détachant bien les mots, les syllabes, tout en guettant de l’oeil les réactions.

« 23h30 : sur le parking, L’Impudique est de retour... »
« Si c’est pas une heure pour rentrer ! » bougonna Amélie, mais les « chut ! » des autres lui intimèrent l’ordre de se taire.
« ... Bien, entendu, accompagné... »
« Comme toujours ! Quel coureur de jupons ! » bougonna, une fois encore Amélie. Ce à quoi Artémise surenchérit 
« Comme tous les mâles, quoi ! »
Irritée d’être ainsi interrompue, Adélaïde se racla la gorge bruyamment, et reprit la parole, un peu plus fort.
« ... Accompagné par un... Homme ! »

Silence. De la part d’Adélaïde, pour marquer une pose, souligner l’importance de l’évènement, non sans lancer des coups d’oeils entendus à ses complices. Ces dernières étaient stupéfaites, incertaines d’avoir bien compris la nouvelle, incertaine de ne pas être les jouets hallucinations auditives. Mais, déjà Adélaïde reprenait.
« 23h36 : les deux hommes pénètrent dans l’appartement de L’Impudique... Et sans plus tarder, se déshabillent totalement... »

Un triple « ho !»  scandalisé accueillit la nouvelle. Un « ho ! » qui sonna comme un « olé ! » aux oreilles d’Adélaïde. Elle attendit un peu avant de reprendre la lecture. Le temps qu’Agathe attrape la cruche de porto, s’en serve une bonne rasade et la boive cul sec. Mais cette fois-ci, les deux autres spectatrices en firent autant.
« 23h42 : L’Impudique revient avec une bouteille de Champagne qu’il débouche. Et, le plus naturellement du monde, s’assoit sur le même canapé que son ami. Oui, mesdames, nus, côte à côte, leurs peaux se frôlant... »

Un cri de souris l’interrompit. Agathe se servait un nouveau verre de porto, immédiatement imitée par les deux autres femmes. Adélaïde se doutait bien que la nouvelle surprendrait les autres femmes, mais pas à ce point. Même Amélie, jamais avare en critiques, restait coite. Un véritable succès pour Adélaïde. Les trois femmes étaient tellement stupéfaites, retournées, qu’elles se servaient déjà un troisième verre de porto. Ce qui fit quand même froncer les sourcils de leur hôtesse, au prix où elle l’avait acheté ! Mais bon, c’est rançon du succès, comme on dit ! Il fallait continuer, passer à l’estocade finale. Jamais elles n’avaient été pendues à ses lèvres comme en cet instant.

« 23h56 : Ils sont toujours côte à côte, bavardent, lorsque L’Impudique lève le bras pour presser sur l’interrupteur au dessus de son épaule. Nuit noire, impossible de voir ce qu’il se passe.... »
Tandis qu’Agathe et Artémise buvaient leurs quatrièmes verres de porto, Amélie ne put se contenir d’avantage :
« Ce qu’il se passe ? Pas besoin d’être devin pour le savoir ! Mais c’est dégueulasse ! Contre nature ! Ah ! Je vous dit pas la jeunesse actuelle !... »
« Ne dites pas n’importe quoi, Amélie - interrompit Adélaïde - cela a toujours existé ! C'est "normal" »
Tandis que, de sa petite voix, Agathe risquait un :
« Mais il ne s’est peut-être rien passé ? Vous brodez... ! »
« Ma chère Agathe, ne jouez pas les innocentes ! Ce sont des hommes ! Des hommes ! Et nous savons bien que les hommes ne pensent qu’à « ça », y compris avec des animaux ! » C’était partit pour une longue tirade dont Amélie avait le secret. Elle ne se rendait pas compte qu’Adélaïde et Artémise s’en divertissaient et la poussaient régulièrement et volontairement sur le sujet, rien que pour la voir se démener. Le seul problème était qu’à la fin de ses discours sur « la chose », la pauvre Agathe repartait en titubant, pour avoir un peu trop forcé sur le porto.

Adélaïde culpabilisait un peu. Elle avait omis volontairement de lire ses annotations suivantes.
« (...) heureusement qu’avec mes jumelles à infrarouge je peux continuer de voir ce qu’il se passe.
23h57 : L’Impudique et son ami se lève, et ouvrent le canapé-lit. Son ami se couche, tandis qu’il se rend seul dans sa chambre.
00h15 : Ils semblent dormir, chacun de leur côté. Je devrais bien en faire autant.
04h23 : Besoin de me relever pour un petit pipi. Je regarde à nouveau chez l’Impudique. Rien ne semble avoir bougé.
06h00 : Je suis déjà debout. La curiosité m’a empêchée de bien dormir. Je suis en poste. R.A.S. !
08h00 : L’Impudique se lève, et va dans la salle de bain.
08h05 : son ami se lève à son tour, et referme le canapé.
08h10 : L’Impudique sort de la salle de bain. Son ami va prendre sa place.
08h13 : L’Impudique est allé chercher des serviettes dans la chambre, qu’il porte dans la salle de bain. »

Le sentiment de culpabilité fut vite balayé par l’envie de gloire d’Adélaïde, qui, après avoir réclamé le silence, passa directement au passage suivant.

« 08h14 : l’appartement de l’Impudique semble vide. Je peux voir la bouteille de Champagne et les deux coupes encore sur la table du salon. En dehors de cela, tout semble nickel dans cette pièce, mais la chambre à coucher est en désordre... »
« Qu’est-ce que je vous disais ? » glapit Amélie. Quant à Agathe, une fois de plus rouge comme une cerise, elle avalait son énième verre de porto.
« 08h15 : L’Impudique sort de la salle de bain, cheveux mouillés. Il va s’afférer dans la cuisine.
08h19 : son ami sort à son tour de la salle de bain.... »
« Ah les hommes ! Non contents d’une nuit de débauche, ils font encore « ça » sous la douche ! » aboya Amélie.
« 08h36 : l’impudique et son ami quittent la Résidence »
Amélie profita de cette « fin » pour reprendre la parole et la monopoliser pour, on s’en doute, critiquer une fois encore la gente masculine et ses perversions. Adélaïde, surprise, constata qu’Agathe ne semblait plus s’offusquer des propos, pourtant bien crus, d’Amélie. Au contraire, un sourire euphorique flottait sur ses lèvres.

Ce n’est que lorsqu’elle voulut étancher sa soif avec un petit verre de porto bien mérité, qu’Adélaïde comprit la raison du sourire énigmatique d’Agathe : la carafe de cristal était... Vide.

(à suivre)