Monique attendait.

Comme tous les soirs, depuis des années, Monique attendait le retour du travail de Gérard. Elle quittait la maison sur les coups de 16:30 et gagnait la gare routière, qu‘elle atteignait un demi-heure plus tard, juste avant l‘arrivée de l‘autocar.  C’était généralement beaucoup trop tôt, Gérard avait des horaires irréguliers, pouvant rentrer à dix-sept heures aussi bien qu’avec le dernier autocar, celui de vingt-trois heures.

Mais Monique attendait aussi longtemps que besoin.

Monique attendait en toute saison, été comme hiver, et quelque fut le temps, même lors des intempéries, des fortes précipitations, de la neige ou du gel. De tout cela, Monique n’en avait cure. Seul le retour de Gérard comptait. Son amour pour lui était inconditionnel, il était son amour, son maître, son dieu, son univers, son tout. Même malade, elle n’aurait pour rien au monde, manqué le retour de Gérard, ne serait-ce qu’un seul jour.

Monique attendait.

Elle venait d’arriver quelques minutes plus tôt. Suivant une sorte de rituel, elle se tenait debout sur une borne qui délimitait le parking. Elle n’avait plus l’agilité d’autrefois pour monter dessus, mais elle aimait monter dessus, se sentir plus grande. A la fois pour pouvoir guetter la silhouette de Gérard à l’intérieur de l’autobus, mais aussi pour qu’il la voit plus rapidement.

Monique attendait. L’autocar de 17:02 arriva. C’était celui que Monique aimait et détestait à la fois. Celui ramenant les enfants scolarisés en dehors du village. Elle aimait les enfants et ceux-ci lui rendaient bien. Mais même si ses oreilles n’étaient plus aussi sensibles que dans sa jeunesse, même si elle était à moitié sourde, les cris des plus jeunes lui vrillaient les tympans. Et il y avait parfois quelques petits chenapans qui aimaient à la bousculer.

Pendant la dizaine de minutes qui suivait, l’agitation était grande sur la place. Le temps que tout un chacun monta en voiture, ou reparte à pied vers son domicile. Et le calme revenait. Alors, Monique quittait alors son petit perchoir et gagnait le troisième banc de la gare routière, celui le plus proche de la haie de buis délimitant la propriété voisine. C’était aussi un rituel. Ce banc, et jamais un des deux autres. S’il était occupé, elle restait alors sur sa borne.

Sur son banc, Monique attendait. Elle observait principalement la route. La circulation avait considérablement augmentée. De plus en plus de personnes quittaient la ville pour venir vivre à la campagne. Par chance, Monique n’avait pas à traverser la Route Nationale. Elle en avait toujours eu peur, et elle la traversait toujours en courant. Mais à présent, ses rhumatismes le lui interdisaient.

L’autocar de 17:33 s’arrêta au milieu de la chaussée, sans se préoccuper du concert de klaxons occasionné. Seul un couple de jeunes gens en descendit. Comme à l’habitude, ils vinrent la voir et lui parler un court instant. Monique les regarda s’éloigner main dans la main. Elle les revoyait enfants, se chamaillant, jouant ensemble, puis préadolescents, à l’époque où « les garçons sont méchants » et où « les filles sont bêtes », et petit à petit, elle avait vu leur amour naître et croître. Ils étaient ses voyageurs préférés. Ils s’étaient toujours souciés d’elle. Et la jeune femme faisait si douce en comparaison de la majorité des autres voyageuses. Monique se demandait bien ce qui pouvait bien les rendre aussi agressives à l’intérieur. Non, Monique n’avait jamais pris l’autobus. Elle avait le mal des transports.

Monique attendait.

L’autocar de 18:06. Monique rentra la tête dans ses épaules. À l’intérieur, elle avait reconnu la silhouette abhorrée d’une femme. Une petite maigrichonne teigneuse qui ne cessait de crier après son fils, Christophe. Quoi que fasse ou dise ce dernier, elle lui criait dessus. A ses yeux, seule sa fille, Ariane, une blondasse de 6 ans, avait de la valeur. Celle-ci descendait. Précieuse, maniérée, elle était encore vêtue de son tutu rose bonbon. Sa mère prétendait toujours qu’elles n’avaient pas le temps d’attendre qu’elle se change, sinon elles loupaient le bus, et qu’elle seraient obligées d’attendre une heure le suivant. Alors Ariane était bien obligée de sortir avec ses habits de danse. Mais dans le village, personne n’était dupe. Tous savaient qu’elle exhibait sa fille, qu’elle la voyait déjà première danseuse que tous les ballets du monde s’arracheraient à coups de millions. Cependant, Monique la trouvait sans grâce, lourde et gauche. D’ailleurs, comme pour attester son jugement, la petite, voulant faire une sortie gracieuse de l’autocar, sauta de la dernière marche en faisant une sorte d’entrechat, se réceptionna mal, parti tête en avant dans une sorte de course, pour s’affaler de tout son long sur le trottoir et se mettre à hurler. Aussitôt, la femme se retourna vers son fils, lui donna une paire de gifles.

« Christophe ! Prend ça, vaurien ! Ca t’apprendra à pousser ta soeur ! »

Monique était indignée. Elle avait vu que la petite peste était tombée toute seule, que Christophe ne l’avait pas poussée. Mais il était bien inutile de le lui dire. Combien de témoins étaient déjà intervenus pour prendre la défense du garçon. Automatiquement, la femme se retournait contre eux, vociférait comme une forcenée qu’ils s’occupent de ce qui les regarde, n’hésitant pas non plus à les frapper de son parapluie qui ne la quittait jamais. Monique, elle aussi, avait eu droit aux coups de parapluie... Mais elle n’avait pas la force physique pour se défendre.

Monique resta un long moment la tête dans les épaules. Elle savait que les cris de la mégère continueraient tout au long de la Grand Rue, et même au-delà, jusqu’à ce qu’elle fut trop loin pour que le son de sa voix porte encore. Cris uniquement dirigés contre son fils.

Monique attendait.

Elle commençait à sommeiller sur son banc. Il y avait une heure d’attente avant le prochain bus. C’était long, mais pas assez pour s’en retourner chez elle et revenir. Une pluie inattendue s’abattit soudainement. Elle quitta sa place, pour aller sous le préau du bureau de tabac voisin. Le temps d’y arriver, elle était trempée. Elle songea à ses jeunes années, où elle courait si vite qu’elle faisait l’admiration de tous. Jamais elle n’aurait été mouillée comme maintenant. Ô vieillesse ennemie !

Dès que la pluie cessa, Monique retourna sur son banc.

Monique attendait.

Le rapide de 19:00, un bus qui s’arrêtait à moins de stations que les autres. A défaut de voir Gérard descendre, elle reconnut Marie-Thérèse, une voisine. Elle trottinait tout le temps. Monique ne se souvenait pas de l’avoir vu marcher autrement qu’à petits pas rapides. Elle était tout le temps pressée, empêtrée dans ses sacs, et l’air toujours triste. Elle s‘arrêta quelques secondes auprès de Monique, le temps de se lamenter sur leurs vies respectives, et de conclure toujours de la même manière :

« Mais qu’est-ce qu’on peut y faire, hein ? C’est la vie ! On peut rien y faire !»

Déjà, elle repartait en trottinant vers son domicile, continuant de parler seule. Monique la suivi du regard jusqu’à ce que Marie-Thérèse soit hors de vue.

Monique attendait encore.

L’autocar de 20:05. Ah ! Celui-ci, elle l’aimait pour deux raisons.

Déjà pour ce petit jeune homme inconnu, qui lui disait toujours « bonsoir ! Bonsoir ! » deux fois, systématiquement. Elle se souvenait encore de cette fois ou il l’avait attrapée dans ses bras, l’avait serrée contre lui, tout en effectuant quelques pas de valse et lui avait dit « Ma petite chérie m’a dit oui ! On va se marier ! Je suis le plus heureux des hommes ». C’était son chouchou !

Derrière lui, le couple qui l’amusait. Des septuagénaires.

Ce qui amusait Monique, était de constater qu’à la descente de l’autobus, si la femme souriait, l’homme faisait la gueule, ou inversement. Jamais elle ne les avait vu sourire au même moment. Elle, une petite blonde (une perruque souvent mise de travers) excitée qui traversait à grands pas le parking vers leur voiture, tout en gesticulant sans arrêt, et rouspétant. Lui, grand et gros, la suivait à pas lents, las, comme s’il portait tous le poids du monde sur le dos, et n’arrêtant pas de râler également. Elle arrivait toujours bien avant lui au niveau du véhicule, et, automatiquement, râlait parce qu’il n’avait pas encore déverrouillé les portes au moyen de la télécommande, et lui, ne le faisait, automatiquement, qu’une fois arrivé à hauteur. S’en suivait un jeu d’ouvertures et de fermetures de toutes les portes du break, par la femme, plusieurs fois de suite, pendant que lui s’installait au volant, et commençait à démarrer avant que sa femme ne soit montée. Monique la voyait alors monter rapidement gesticuler et crier à l’intérieur, tandis que lui s’engageait sur la Route Nationale sans respecter le stop. Plus d’une fois, Monique avait fermé les yeux, attendant l’accident.

Mais que ce passait-il donc dans l’autocar pour qu’ils soient presque tous tellement hargneux ?

Monique attendait toujours

Pendant l’heure qui suivait, elle n’était pas tranquille. L’heure où les riverains allaient promener leurs chiens. Si beaucoup étaient inoffensifs, d’autres l’étaient moins, prêts à sauter sur tout ce qui bouge. Monique craignait en particulier un doberman, même retenu en laisse, et avec une muselière, elle se demandait ce qui arriverait s’il arrivait à bondir vers elle. Il en ferait de la chair à pâté ! C’était certain. Mais comment son maître pouvait-il donc persister à sortir avec un chien aussi dangereux ? Par deux fois déjà, il avait sauté sur des enfants passant trop prêt de lui. Monique en avait des sueurs froides rien que d’y repenser. Oh, il n’y avait eu rien de grave. Et le propriétaire était tellement riche qu’il payait grassement les parents des petites victimes pour qu’ils ne portent pas plainte.

Arrivait ensuite l’autocar de 21:19

Celui de la Grosse Dame Riant.

Monique se disait tous les jours qu’elle était encore plus grosse que la veille. Pas étonnant, elle mangeait tout le temps.

« Je t’en donnerais bien un bout, Monique, mais j’ai trop faim !» et elle partait en riant. Un rire jeune et cristallin, qui embaumait le coeur de monique. Elle l’aimait bien, cette brave dame, bien qu’elle ne la connaisse pas vraiment. Cette boutade, bien que répétitive, usuelle, rituelle était la seule chose qu’elle lui disait.

Monique se félicitait de n’avoir jamais eu à manger un bout. Hot dog dégoulinant de moutarde, ou grosses parts de Forêt Noire, non, cela ne lui donnait pas l’eau à la bouche ! Cependant, Monique se demandait si on ne devrait pas donner ce qui semblait être la recette de la bonne humeur aux deux femmes maigrichonnes et acariâtres ? La mère d’Ariane (et à cette dernière par la même occasion) et à l’excitée à la perruque de travers. Ne pourrait-on pas les attraper et les gaver de force comme ces oies qu’elle avait vues à la télévision ?

L’autocar de 22:13 s’arrêta dans un crissement de freins qui firent mal aux oreilles de Monique, mais elle ne s’en aperçu pas vraiment.

Son coeur battit la chamade, sa respiration s’accéléra ! Gérard ! Enfin ! Oubliant ses rhumatismes, elle se précipita vers les portes de l’autobus, mais sa joie fut de coutre durée. L’homme qui en descendit n’était pas Gérard. Un inconnu qui avait la même carrure. Un goujat qui la bouscula au passage sans même s’inquiéter s’il lui avait fait mal.

Tristement, à pas lents, Monique retourna vers son banc.

Quelques temps plus tard, elle vit l’homme en beige.

« Tiens ? Le revoici, celui-là ? »

L’homme était toujours vêtu d’une grande popeline beige, qu’il ouvrait largement devant en se tournant vers la Route Nationale. Parfois, lorsqu’il n’y avait pas de circulation, il se retournait vers elle dans la même attitude.

« S’il se croit beau ! » pensa encore une fois Monique. Elle tourna la tête, se concentrant sur la circulation, ne faisant plus cas de l’homme à l’imperméable. D’ailleurs, il ne resta pas, en apercevant au loin un gyrophare bleu.

« Bon vent ! » pensa Monique.

Monique attendait. Cela faisait 6 heures qu’elle était là.

L’autocar de 23:00 passa sans s’arrêter.

Le dernier bus. Une fois encore, Gérard ne rentrerait pas.

Le coeur lourd, Monique retourna vers la maison. Elle était si triste, qu’elle mit plus de temps qu’à l’aller.

Elle passa par la porte de derrière, toujours entrouverte. Un bol de lait chaud l’attendait.  Ah, Jeannine ! la maîtresse de maison, était toujours aussi prévenante avec elle. Tous les soirs, elle lui préparait son lait, froid en été, chaud en hiver ou lorsqu’il faisait mauvais temps. Que du lait, rien d’autre. Monique n’avait plus l’appétit d’autrefois. Boire ce breuvage, et ensuite, aller sur le fauteuil dans le salon, où elle s’endormait devant la télévision.

Elle entendait Jeannine parler avec des inconnus dans le salon. Elle hésita un moment sur le pas de la porte. Elle hésitait toujours à entrer, lorsqu’il y avait du monde. Puis elle se décida, et à pas lents, elle gagna son fauteuil habituel.

Jeannine s’adressa à elle :

« Ah Monique, te voila enfin ! Ma pauvre, tu es une fois encore aller l’attendre pour rien ! Quand donc comprendras-tu qu’il ne reviendra pas ? »

Puis se tournant vers ses invités :

« Cette brave Monique, 10 ans que Gérard est décédé, et tous les soirs, elle continue d’aller fidèlement l’attendre à l’arrêt des bus ! N’est-ce pas, ma brave Monique ? »

Elle lui caressa la tête, et Monique, reconnaissante, ronronna.

Oui, Monique était une chatte...